06.10.2010
23. Ultime Sacrifice
J'en termine aujourd'hui avec les récits de mes souvenirs se rapportant à la guerre 1940-1945.
Les blessures laissées par cette période sont loin d'être réfermées. Pour certaines familles elles ne le seront jamais.
Pour la première Fête Nationale après la libération - une grande partie des prisonniers et déportés étant rentrés -, l'administration communale, en collaboration avec les associations patriotiques estima que le moment était venu de manifester la reconnaissance de la population envers ceux qui avaient perdu la vie au cours du conflit et de rendre hommage aux artisans de la victoire.
Aux lecteurs qui souhaiteraient trouver de plus amples informations sur le sujet, je conseille vivement la lecture du livre de Claude BRISMÉ « Ecaussinnes - Ses heures sombresde 1940 à 1945 » publié par le CIHL d'Ecaussinnes (8, rue des Stations, 7191 Ecaussinnes)
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03.05.2010
21 La Libération
Ils sont là... enfin
Le mardi 5 septembre 1944, vu l'évolution des événements, la rentrée scolaire n'a pas encore été annoncée. De toute façon, cela ne me préoccupe pas. La vie de l'école Saint Remy ne m'intéresse plus : j'ai terminé ma 6ème primaire fin juillet. Bientôt je serai élève à l'Ecole Normale Notre Dame de Bonne Espérance, à Braine-le-Comte.
Je ne sais plus du tout à quoi je suis occupé en ce début de matinée.J'entends la porte du magasin qui s'ouvre. Je m'apprête à lancer l'annonce habituelle : « Il y a quelqu'un ! », mais la personne qui vient d'entrer frappe déjà à la porte de la cuisine. C'est Rose, la voisine d'en face. Elle ne dit même pas bonjour.
- « Il paraît que les Américains arrivent »
Bien sûr, nous savons que les Américains ont libéré Bruxelles le 3 septembre et que l'Armée Blanche a déjà emprisonné tous les militaires allemands trouvés à Ecaussinnes. Mais les Américains ne vont pas perdre leur temps à libérer un petit village comme Ecaussinnes !
- « Il y a déjà plein de gens sur la place ! »
Ecaussinnes en liesse
J'ai attrapé un gilet et je me précipite hors de la cuisine.
- « Je m'en vais voir ! »
Je galope pour parcourir les cent mètres jusqu'à Grand-Place. C'est vrai, elle est presque noire de monde, comme avant la guerre, à l'arrivée du cortège du Goûter Matrimonial. Je me faufile avec peine jusqu'au premier rang, au pied du kiosque.
Pas d'Américains en vue.
Après une longue attente et plusieurs fausses alertes, la foule s'écarte pour laisser passer une moto avec side-car, un petit blindé et quelques petites voitures découvertes chargées de militaires casqués et hilares et de fleurs. (Nous apprendrons plus tard que ces voitures s'appellent des jeeps). Il est 10 heures : il paraît que nous sommes libérés.
La foule ovationne nos libérateurs. Les jeunes filles qui peuvent s'approcher les embrassent. Quelques drapeaux belges sont de la fête.
Très vite, ils reprendront la route en direction de Nivelles, poursuivant leur mission, tandis que la foule reste là à commenter à qui mieux mieux les moments heureux qu'elle est en train de vivre.
Quelques hommes avec des salopettes beiges et des mitraillettes Sten sur la poitrine déambulent et surveillent la foule, mine de rien. Ils appartiennent à différents groupes de Résistants. La population ne s'y retrouve pas et prend le parti de désigner l'ensemble des Résistants sous le vocable d' « Armée Blanche », dénomination qu'on utilisait pendant l'occupation.
Plus tard, on racontera qu'ils ont dû intervenir pour protéger du lynchage l'un ou l'autre « collaborateur » qui a eu l'audace de vouloir participer à la fête et qui est pris à partie par quelques excités.
Je m'arrache à la joie générale pour aller faire mon compte-rendu car j'ai l'idée que personne de la famille ne m'a suivi. En quittant la place, je rattrape Julienne de Coninck qui remonte elle aussi la rue. Elle me dit : -« Je vais sonner la cloche à l'église. Venez avec moi, vous m'aiderez ».
Pour moi, ce n'est pas la première fois, car depuis 2 ans, je suis enfant de chœur. Dommage que la plus grosse cloche ait été enlevée par les Allemands lors de la récupération du cuivre.
J'ai sonné, en alternance avec Julienne, jusqu'à ce que mes bras n'en puissent plus.
Enfin, je rentre à la maison. Il est près de midi. Papa est allé à ma recherche sur la place et il ne m'a pas trouvé. Et pour cause, nous avons sonné pendant plus d'une demi-heure.
Ecaussinnes se fâche
L'après-midi, je retourne sur la Grand-Place. La foule pousse des cris, des huées.
Je comprends pourquoi. Sur le kiosque, on peut voir deux femmes dont on est en train de raser la tête, sous les huées.
Vous l'aurez compris, il s'agit de 2 femmes qui ont « été avec les Allemands » et sur lesquelles s'acharne la vindicte populaire. Je sais que je les ai vues et pourtant aucun détail ne me revient de cette scène. J'ai été tellement choqué que je pense avoir refusé inconsciemment de me souvenir des détails. (Il faudra que j'en parle à mon psy)
Les hommes de l'Armée Blanche, accompagnés de gendarmes arrêtent les collaborateurs notoires.
Quelques-uns, parmi la foule, sont allés chercher un cochon à la ferme au coin de la Grand-Place et le boucher l'a découpé devant la boucherie de Victorien. Christian, mon frère, se souvient de l'air effrayé des fermiers, qui, de derrière leur fenêtre, ont cru que c'était eux qu'on venait chercher.
Au 26 aussi, c'est la fête
Pour ce qui est la suite de la journée et les jours qui ont suivi, j'ai presque tout oublié.
Ce dont je me rappelle, c'est qu'avec un grand drap coupé en trois et de la teinture de la Lorraine, les femmes ont fabriqué un grand drapeau belge. Parrain
a confectionné une hampe noire avec une pointe dorée et il a fixé le drapeau à la tablette de la fenêtre d'en haut.
Plus tard, avec papa, nous avons découpé de vieux rouleaux de papier-peint et nous avons peint des drapelets aux couleurs des Alliés en regardant les modèles sur une des rares pages en couleurs du Petit Larousse. Nous en avons fait des guirlandes avec de la ficelle.
Je crois bien que nous en avons vendu quelques-unes !
Dans les heures qui suivent, la plupart des façades sont ornées de drapeaux et de guirlandes. Les murs aveugles sont barbouillés de grandes lettres V peintes à la chaux.
Si le ciel reste uniformément gris, le soleil est dans tous les cœurs. Le soulagement et l'espoir se lisent sur tous les visages. Seules les familles des prisonniers restent dans l'angoisse en attendant leur retour.
La guerre est presque finie. Comme en 1918, chacun croit que ce sera la dernière.
A la radio, on entend Jacques Hélian et Zappy Max qui chantent:
C'est une fleur de Paris,
Du vieux Paris qui sourit,
Car c'est la fleur du retour,
Du retour des beaux jours.
Pendant quatre ans dans nos cœurs,
Elle a gardé ses couleurs,
Bleu, blanc, rouge,
Avec l'espoir elle a fleuri :
C'est une fleur de Paris.
(Maurice Vandair - Henry Bourtayre)
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13.04.2010
20. Le commencement de la fin (III)
Ecaussinnes souffre
Avec la fin de l’été 44, commence la dernière période difficile de la guerre.
Difficile pour plusieurs raisons :
- La libération de la France semble prendre beaucoup de temps ;
- Les effets du débarquement de Normandie tardent à se faire sentir ici;
La crainte de voir les Allemands repousser les Alliés à la mer ;
La multiplication des opérations menées par les Résistants contre l’occupant angoissent la population ;
Les arrestations effectuées par la bande de Duquesne et la Gestapo ;
Les condamnations et les exécutions de résistants ;
Les restrictions de plus en plus sensibles dans l’approvisionnement : pain, viande, graisses, sucre, café, charbon ;
La mauvaise santé des enfants privés d’une alimentation saine et équilibrée ;
La désorganisation des services publics et de l’économie: poste, administration, chemins de fer, usines alimentaires à la suite de sabotages, de vols, d’attentats, de déportations de travaux obligatoires au service de l’ennemi... ;
Les sacrifices imposés : ramassage de tous les objets en cuivreau profit des usines d’armement, remise des postes de radio ;
La peur de voir des combats se dérouler en Belgique;
L’attente du retour des prisonniers de guerre et politiques qui n’en finissent pas.
Ecaussinnes retrouve l’espoir
A la radio de Londres - toujours écoutée par les plus téméraires - Pierre DAC, au mois d’août, chante ce refrain :
Ils sont foutus On ne les r’verra plus, Les Fridolins Vont r’tourner à Berlin | Churchill s’en va Avec tous ses soldats Pour flanquer à Hitler Un coup d’pied dans l’derrière. |
Je ramène à la maison ce refrain récupéré dans la cour de l’école et je le fredonne jusqu’au moment où l’on me fait peur en me disant que si un Allemand entend cela, nous serons tous arrêtés.
Dans les derniers jours d’août, lorsque nous sommes à la Barrière, chez notre grand-mère, marraine Esther, nous voyons passer de temps en temps de petites troupes d’Allemands qui ont l’air un peu perdu.
Un jour, en fin d’après-midi, arrive une jeune soldat, trempé de sueur dans sa capote trop chaude pour la saison, fourbu sous le poids de son sac, de son fusil et de ses munitions. L’air penaud, il tend au-dessus du grillage d’entrée de la cour, sa gourde qu’il retourne pour nous montrer qu’elle est vide. Par crainte de lui déplaire, mais aussi par pitié, dira-t-elle par après, marraine prend le flacon et va le remplir au robinet de la buanderie. Pendant ce temps, maman fait entrer le militaire dans la cour. Il fait un signe pour demander la permission et sans attendre la réponse, il se laisse choir sur la
marche de la porte d’entrée. Il savoure le contenu de sa gourde et demande si on veut bien lui remplir.
Jean, mon jeune oncle et moi examinons le militaire. Jean montre du doigt l’étui qu’il porte à la ceinture. Tout naturellement, notre invité-surprise sort ses jumelles dont il montre le maniement. Jean s’en empare et commence à scruter les environs. Il s’arrête sur la maison au bas de la côte. Il décrit : « Je vois A. et E. ; L. n’est pas là. Il y a un ho.... ». Il s’arrête pour tourner la tête à droite en direction des pommiers. A ce moment, l’Allemand se dresse. Il reprend les jumelles remet son calot. « Merci, Au revoir » Le voilà parti.
- Vous savez qui j’ai vu dans la maison D. ?, nous demande Jean, j’ai vu R.T.
Il s’agit d’un jeune homme qui, il y a quelques mois, a disparu brusquement, par crainte d’être soumis au travail obligatoire. Nous saurons plus tard qu’il vivait depuis lors, caché à cet endroit. Personne n’en savait rien aux alentours.
Des groupes de résistants en état d’alerte depuis le début juin commencent à s’impatienter. Dans les premiers jours de septembre des escarmouches éclatent avec des groupes de militaires que l’imminence de la défaite rend hargneux. Plusieurs résistants y laisseront la vie.
A Belle-Tête, dans la nuit du 1er au 2 septembre, deux des maquisards (Maurice Taminiaux et Anselme Mary) qui vivaient cachés dans la carrière de Restaumont attaquèrent un convoi allemand qui venait de Mignault et allait vers Braine. La fusillade dura plusieurs minutes. Forcés de rompre l’affrontement les deux maquisards disparurent dans la nature. Furieux, les Allemands incendièrent 4 maisons. Des renforts arrivèrent de Soignies et ils entreprirent de visite les habitations pour rassembler des otages.
Thérèse, mon épouse, qui habitait au 6 de la rue de Mignault (actuellement rue Anselme Mary) se souvient très bien avoir été ce jour-là expulsée de sa maison avec sa mère et sa grand-mère. Les religieuses dont le couvent était situé juste en face profitèrent de ce que les soldats continuaient la visite des autres maisons pour les faire entrer chez elles. Les hommes ne semblent pas avoir remarqué leur disparition.
L’habitant du n° 2 de la rue de Mignault, Hector Pétiaux, en parlementant avec l’officier allemand obtint, on ne sait avec quels arguments, la libération des tous les otages (17 sont connus, dont Alphonse Roosens, son épouse et ses 7 enfants dont le plus jeune avait 2 ans)
A Marche-lez-Ecaussinnes, plusieurs résistants furent tués au lieu-dit « La Rengaine ». A Ronquières, le 3 septembre, Anselme Mary, un des maquisards de Restaumont fut abattu alors qu’il s’attaquait à des fuyards allemands protégés par un char.
Le même jour, Bruxelles était libéré. A Ecaussinnes, les maquisards font 30 prisonniers qui sont enfermés à la Maison du Peuple.
La victoire est en marche. La libération est proche !

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25.03.2010
19. Le commencement de la fin (II)
Ecaussinnes tremble
A certaines périodes, les bombardements reprenaient. Dans les films d'actualités que je voyais parfois, - car bien que plus rarement, nous allions encore le dimanche au cinéma à la place Cousin, - je me rendais compte du châtiment terrible que les Alliés infligeaient à la population allemande en détruisant systématiquement la plupart des grandes villes.
J'avoue que je faisais mien le sentiment des gens de mon entourage qui murmuraient « C'est bien fait pour eux ».
A part la prudence qui nous poussait à descendre à la cave chaque fois que les sirènes annonçaient, la nuit, le passage de formations de forteresses volantes en route vers l'Allemagne, il faisait habituellement calme à Ecaussinnes.
Nous avons commencé à nous inquiéter lorsque des installations plus proches de chez nous devinrent la cible de raids aériens.
Je n'ai retenu de détails que sur deux de ces expéditions:
- La première fut le bombardement des usines du chemin de fer à Braine-le-Comte. Il a eu lieu un jour de fête en semaine, en l'été 1944, le jeudi de l'Ascension ou le jour de l'Assomption (15 août), dans l'après-midi.
Maman nous avait emmenés « nager » dans la Sennette à la Dîme car il faisait très chaud. Nous avons tout à coup entendu le ronronnement de plusieurs avions, puis le bruit caractéristique des bombardiers en piqué, suivi de dizaines d'explosions de bombes. Nous pouvions voir des colonnes de fumée s'élever. Cela dura plusieurs minutes, puis le bruit s'atténua et le calme revint.
- La deuxième est survenue, à la même époque, dans l'après-midi d'une journée ensoleillée. Entendant ce que je croyais être le bruit d'un avion, je me précipitai dans la cour pour voir disparaître derrière le pigeonnier au fond de la cour, un avion qui me semblait voler au ras des toits. En tout hâte, je rentai dans la maison et grimpai quatre à quatre au point le plus haut de la maison : la plateforme au-dessus de la chambre de derrière. Au moment où je débouchais sur le toit, dans un vacarme assourdissant parce que très proche, six appareils volant par paire, me survolaient après avoir viré autour de l'église Saint Remy, pour repartir dans la direction opposée. J'entendis alors le tac tac tac des mitrailleuses et les 6 Hurricanes, après quelques secondes me survolèrent à nouveau. J'agitais les deux bras. Persuadé d'avoir vu un pilote répondre à mes gestes, je criai mon contentement. La voix courroucée de mon grand-père m'intimant de descendre immédiatement interrompit mon explosion de joie.
Quelques heures plus tard, nous apprenions que les pilotes Anglais avaient mitraillé, en gare d'Ecaussinnes-Carrières un train sur lequel étaient chargées des chaudières fabriquées par les usines Duray.Le dimanche suivant, papa me montra les trous percés par des balles au travers des poutrelles en fer de la passerelle du chemin de fer.
Ecaussinnes souffre
Avec la fin de l'été 44, commence la dernière période difficile de la guerre.
Difficile pour plusieurs raisons :
Les effets du débarquement de Normandie tardent à se faire sentir ici; La libération de la France semble prendre beaucoup de temps ;La crainte de voir les Allemands repousser les Alliés à la mer ;
La multiplication des opérations menées par les Résistants contre l'occupant angoissent la population ;
Les arrestations effectuées par la bande de Duquesne et la Gestapo ;
Les condamnations et les exécutions de résistants ;
Les restrictions de plus en plus sensibles dans l'approvisionnement : pain, viande, graisses, sucre, café, charbon ;
La mauvaise santé des enfants privés d'une alimentation saine et équilibrée ;
La désorganisation des services publics et de l'économie: poste, administration, chemins de fer, usines alimentaires à la suite de sabotages, de vols, d'attentats, de déportations de travaux obligatoires au service de l'ennemi... ;
Les sacrifices imposés : ramassage de tous les objets en cuivre (1) au profit des usines d'armement, remise des postes de radio ;
La peur de voir des combats se dérouler en Belgique;
L'attente du retour des prisonniers de guerre et politiques qui n'en finit pas.
(1) Un musicien de l'Harmonie des Carrières, Arille Boucher, avait dissimulé son tuba (en cuivre) dans la citerne du WC. Lorsqu'il le repêcha plusieurs années plus tard, il était devenu inutilisable à cause de la corrosion. Cela fit beaucoup rire les autres musiciens, sauf Adrien Masuy, responsable du matériel, quand il lui rendit l'instrument lavé, désinfecté et poli, mais ... inutilisable !
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19.03.2010
18. Le commencement de la fin
Je reprends ici la suite du récit de mes souvenirs d'enfant pendant la guerre 40-45.
Ecaussinnes prie
Dans les paroisses, depuis le début de la guerre, à toutes les messes, les chrétiens prient pour la bonne santé et le retour rapide des prisonniers de guerre. Au fur et à mesure que le temps passe, beaucoup de gens habituellement non-pratiquants se tournent vers Dieu et la Sainte Vierge pour qu’ils leur viennent en aide dans leur malheur.
Au début, ce sont les épouses, parents et enfants de prisonniers. A ceux-là, viennent s’ajouter les familles de ceux qui se cachent parce que leur liberté et leur vie sont menacées (les résistants et les réfractaires) et de ceux qui, arrêtés par les Allemands, subissent l’emprisonnement et la torture, et dont on n’a plus aucune nouvelle.
La demande devient tellement pressante et les fidèles tellement nombreux, que, dans les années 1943 et surtout en 1944, les curés organisent des temps de prière, l’après-midi et le soir, pendant lesquels la population, à défaut d’aller en pèlerinage, emplit les églises pour y aller implorer Notre Dame de Lourdes.
Je me rappelle, étant élève en 5e et 6e année à l'école Saint Remy, que, 3 jours par semaine, à 14 h, au moment de la ½ heure de religion, nous nous rendions en groupe à l’église Saint Remy toute proche, pour y faire nos dévotions aux côtés de nos condisciples dont le papa était emprisonné ou disparu.
Le 17 janvier 1944, c ‘est aussi en groupe que nous avons assisté, le cœur serré, avec de nombreux paroissiens, à la descente de la cloche (1) de Saint Remy que l’autorité allemande confisquait, comme celles de toutes les églises, pour récupérer le bronze qui serait utilisé dans la fabrication d’armes de guerre. Je remarquai à l’arrière du groupe de badauds, le pharmacien Marius Michot qui, dissimulant sa caméra derrière le col de son pardessus, filmait toute la scène. Ces images prises à la sauvette avec un objectif couvert de buée – il faisait froid ce jour-là - ont été diffusées après la guerre, puis reprises dans un film d’images d’archives réalisé sous les auspices de l’administration communale avec la collaboration d’Antenne-Centre.
Ecaussinnes se dévoue
En ce qui concerne les prisonniers de guerre, les autorités allemandes respectaient assez correctement les conventions fixées par la Société des Nations.
C’est ainsi que les prisonniers pouvaient correspondre par la poste avec leur famille et recevoir des colis de celle-ci. Bien sûr, tous les courriers étaient ouverts et censurés, les colis, inspectés à l’arrivée étaient parfois amputés d’une partie de leur contenu et leur acheminement n’était pas très rapide, mais dans l’ensemble cela ne fonctionnait pas trop mal.
A propos du courrier, je me souviens avoir vu des lettres de prisonniers dont certaines lignes jugées compromettantes ou désagréables par l’autorité allemande avaient été effacées à l’eau de Javel.
Bien entendu, la plupart des épouses écaussinnoises, n’ayant pas de ressources en remplacement du salaire de leur mari absent, ne pouvaient envoyer de nombreux colis.C’est la raison pour laquelle plusieurs associations organisèrent auprès des plus nantis des collectes de d’argent, de vêtements et de vivres périssables afin d’aider la Croix Rouge dans l’envoi de colis aux prisonniers et l’aide directe aux familles nécessiteuses.
A Ecaussinnes, comme dans la plupart des communes rurales, chaque tendance politique possédait « sa » troupe de théâtre amateur, « sa » société de musique, « sa » salle de spectacle. Rares étaient les personnes qui se hasardaient à assister à un spectacle organisé par l’une ou l’autre des sociétés adverses.
Pendant la 2ème moitié de la guerre, on vit cette chose étonnante : lorsqu’une fête était organisée au profit des prisonniers, on pouvait voir socialistes, catholiques, libéraux et neutres se retrouver ensemble, une fois au Cercle Catholique, une fois à la Maison du Peuple, une fois au Cercle Libéral, une fois au Théâtre des Variétés.
Je me souviens d’un dimanche soir où j’ai assisté, invité par Tante Marthe, à une soirée à la Maison de Peuple d’Ecaussinnes Lalaing. Ce jour-là, j’écoutai avec plaisir un orchestre musette, je ris aux réparties de quelques sketches joués par de vieux comédiens amateurs et je vécus l’ émotion qui gagna la salle entière lorsque Yvette Delmotte, âgée alors, je crois, de 7 ou 8 ans, adorable avec ses boucles noires, sa courte robe rose à volants, ses socquettes blanches et ses vernis noirs, entonna, accompagnée à l’accordéon, une paraphrase de « J’attendrai », la chanson d’Olivieri et Potterat, immortalisée en 1938 par Rina Ketty et Jean Sablon. A la fin de la dernière phrase du dernier refrain « Cher papa, reviens, nous t’attendons », l’assemblée resta quelques secondes silencieuse. J’eus le temps d’entendre des sanglots, des reniflements et de voir autour de moi des visages pleins de larmes que les mouchoirs avaient peine à éponger. L’instant d’après, tout le monde était debout pour une ovation qui dura, pour moi, une éternité.
Seule, et cela m’étonne encore aujourd’hui, la petite chanteuse ne pleurait pas !
J’ai assisté aussi, hiver 43-44 peut-être, à la Maison des Ouvriers, cette fois avec les parents d’un ami, à une mini-opérette à laquelle participaient des acteurs et des musiciens des sociétés écaussinnoises de toute tendance politique. J’en ai malheureusement oublié le titre. Je me souviens seulement d’une séquence où la grande Annette Van Raepenbusch, habillée de blanc et raquette de tennis en main entrait en scène en bondissant au-dessus d’une barrière blanche en chantant la chanson de Johnny Hess (1938): « J’ai sauté la barrière, hop-là, et j’suis tombé(e) derrière, hop-là »
(1) Cette cloche de 1400kg, don de notables de la paroisse, avait été baptisée « Marie-Léopoldine »
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23.02.2010
17. Ma grand-mère, la garde-barrière

Ma grand-mère maternelle, Esther Durdur, avait épousé en secondes noces en 1922, Marcel Régibaux, qui travaillait comme piocheur à l'entretien de la voie ferrée Ecaussinnes-Clabecq.
Vers 1929, Marcel obtint pour son épouse, qui était couturière, le poste de garde-barrière au passage à niveau 17, à la rue des Dîmes. Ils emménagèrent au N° 1, dans la « maisonnette du chemin de fer » avec leurs deux enfants (5 ans et 1 an) et ma mère (11 ans), née du premier mariage d'Esther.
A cette époque, le métier de garde-barrière était un métier à haute responsabilité sur cette ligne à voie unique qui fut supprimée en juin 1984.
Les deux barrières roulaient sur des rails et étaient actionnées par une manivelle.
Le poste était relié à la gare d'Ecaussinnes-Nord par une ligne téléphonique directe. Des signaux à bras mécaniques disposés à 200 m de part et d'autre du passage permettaient au chef de gare de bloquer les trains en cas de danger.
Le contrôle de la sécurité était basé sur des échanges téléphoniques entre la gare et la garde-barrière et sur le respect d'une procédure - très stricte et assez complexe - d'inscriptions d'heures et de numéros de trains dans les carnets respectifs des deux intervenants dont les montres de gousset, fournies par la SNCB, étaient régulièrement contrôlées et synchronisées.
Les prestations de la garde-barrière s'étendaient quasiment sur 24h, certains trains lents de marchandise circulant parfois très tôt ou très tard dans la journée, entre autres, ceux qui transportaient du coke vers les forges de Clabecq.
Plusieurs intérimaires, agréées par la société, assuraient le service pendant les temps de récupération ou les jours d'indisponibilité de la titulaire.
Le seul accident dont j'aie eu connaissance se situe en 1937. La remplaçante (une nièce d'Esther) estimant avoir assez de temps devant elle retarda la fermeture des barrières pour laisser passer un attelage agricole, alors que le train avait été annoncé et qu'il grimpait déjà la pente venant d'Henripont. Le machiniste ne put freiner à temps et la locomotive percuta le convoi. Trois chevaux périrent dans l'aventure tandis que le fermier s'en tirait indemne, par miracle.
La responsabilité de la préposée fut établie. Il n'y eut pas de procès, mais l'intérimaire fut licenciée sur le champ par la SNCB qui trouva sans doute moins onéreux de payer les dégâts plutôt que d'aller en justice !
Vers 1938, la SNCB installa des signaux automatiques et supprima les barrières. La ligne téléphonique fut maintenue mais le poste de garde-barrière fut maintenu afin qu'elle puisse encore intervenir en cas de panne.
En mai 1940, alors que des troupes françaises occupaient Ecaussinnes, les militaires détruisirent les feux sous prétexte qu'ils auraient servi, la nuit, de points de repère pour les aviateurs allemands qui bombardaient les voies de chemin de fer.
Pendant toute la durée de la guerre et encore après, il fallait, à chaque passage de train, tendre de part et d'autre de la voie des cordes sauxqelles étaient attachèes des pièces de tissu carrées, flottant au vent, opération dont, fier de mes huit ans, je m'acquittais avec bonheur sous l'oeil vigilant de marraine Esther.
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30.01.2010
16. Drame de la Résistance (II)
J’ai atteint en février 1944, l’âge de 11 ans. Attentif à ce qui se dit autour de moi et parmi mes compagnons de classe, j’apprends par bribes, ce que personne n’ose dire tout haut par crainte des espions.
Au début du mois de juin, la bande de Duquesne - des civils belges à la solde de l’occupant et dont le quartier général est à La Louvière - intensifient leur recherche des « terroristes » qui, de leur côté, multiplient les sabotages, les vols de nourriture, d’armes, de documents (cartes d’identité, passeports, cartes et timbres de ravitaillement, etc.)
VENDREDI 2 JUIN 1944 – Une arrestation.
Dans les premiers jours de juin, nous apprenons que plusieurs résistants ont été arrêtés à Marche-lez-Ecaussinnes, dont, entre autres, Paul Corbisier et ses deux filles dont personne ne soupçonnait les activités occultes. Avec surprise on apprend qu’il est un des chefs de la Résistance locale et qu’il a été dénoncé.
Parmi notre entourage, l'inquiétude devient palpable. Comment cela va-t-il tourner ?
JEUDI 8 JUIN – L'attentat.
Deux jours après le débarquement en Normandie dont on ne connaît à ce moment-là aucun détail, nous sommes allés avec maman passer notre après-midi de congé chez notre grand-mère Esther.
Quand nous regagnons la rue Haute, vers 4 ou 5 heures, tous les gens sont dehors. Une rumeur court: des résistants ont tué trois officiers allemands qui étaient venus fouiller, en quête d'indices, la maison de Paul Corbisier (voir ci-dessus), à la rue Scoulappe. Un 4ème militaire s'est enfui et n'a pu être rattrapé.
Très vite, la peur et l'angoisse s'installent: « Les Allemands vont se venger ! Ils vont fusiller les hommes ! »
Déjà, nous apprenons que plusieurs hommes de la rue font des projets pour aller se cacher Dieu sait où.
Papa, qui a travaillé depuis le matin dans une maison vide,à Ronquières, rentre à la maison.
A peine a-t-il déposé son vélo que maman et le reste de la famille s'épuisent à lui démontrer qu'il doit repartir à Ronquières où il pourra se cacher plusieurs jours, si nécessaire, dans cette maison vide où il effectue des travaux de peinture pour le propriétaire. Peine perdue, il s'en tient à sa première idée: « Demain matin, à 7 heures, je partirai. »
Comme il y a sur le grenier de l’atelier un tas de fagots, Parrain Fernand a l’idée de les empiler contre le mur du fond en laissant de la place derrière pour s’y dissimuler. Il suffira de remettre des fagots en pile pour cacher l’entrée. Très excité par cette situation insolite, je lui donne un coup de main. Je me fais rabrouer parce que j’estime qu’il ne faudra pas être très malin pour ne pas voir l’astuce.
Papa prépare une petite valise avec des objets de toilette, du linge et un peu de nourriture et la fixe sur son vélo.
Parrain, lui, ne craint rien, il a juste 60 ans. Il se croit trop vieux. Le sera-t-il assez pour ne pas être fusillé ?
Je ne m’endors pas facilement et j’entends longtemps les chuchotements de mes parents dans leur chambre. Je ne les comprends pas, mais j’imagine l’angoisse de maman.
Ils ont 33 ans...
A suivre...

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